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« J’ai vu Hollande plus bas que terre »

Six mois après son éviction de l’Elysée, l’ex-conseiller politique de François Hollande s’estime victime de ténébreux complots.

Et il se lâche.

La chute fut brutale et la blessure, inguérissable.
Aquilino Morelle, l’ancien conseiller politique du président de la République, chassé de l’Elysée après avoir été rattrapé par un vieux contrat avec un laboratoire pharmaceutique et ridiculisé par ses habitudes de dandy, règle ses comptes.

A peine a-t-il goûté son expresso qu’il se déchausse.
Ses pieds caressent le velours grenat de ce bar d’hôtel de Saint-Germain-des-Prés.
C’est un message subliminal, sans doute, une manière de dire :

« Regardez-moi bien, je suis Aquilino Morelle, avec mon bronzage de Toscane, mon blazer chic, mon parfum sucré, je me tiens comme je veux, je fais ce que je veux, et je vous conchie, vous, les journalistes qui m’avez trucidé pour une grotesque histoire de souliers ».

Il est vrai que ses séances de cirage de chaussures à l’Elysée, dévoilées en avril par « Mediapart », et abondamment commentées, ont entraîné sa chute, autant, sinon plus, que la révélation du contrat passé, en 2007, avec le laboratoire « Lundbeck » alors qu’il était encore inspecteur à « l’Igas » (Inspection générale des Affaires sociales).
Il a payé.
Liquidé en 24 heures chrono, prié par François Hollande de quitter « illico » le Palais.
Brutalité risquée à l’égard d’un conseiller qui sait beaucoup, beaucoup de choses, après avoir côtoyé l’intimité du président.

« L’enfoiré », l’appelle désormais « Aquilino Morelle » tant la colère le dévaste.
L’ancien chef de la communication élyséenne laisse filer les mots, lui qui maîtrisait si bien son langage.
Il veut tout contrôler mais ne contrôle plus rien.
Il est délicieux, détestable, passe de l’analyse froide à la haine indomptable, d’une sagesse quasi orientale à la paranoïa la plus totale.
Le passé, il veut y revenir mais il lui fait mal.
Alors, dès qu’une question le gêne, il se cabre, éructe et clame, sombre, raide comme s’il affrontait le Politburo :

« C’est simple, j’ai été victime d’une élimination politique planifiée. »

Son ami Maître « Georges Kiejman » lui avait conseillé d’attendre que le cyclone passe, après l’avoir dissuadé de porter plainte contre « Mediapart ».
Surtout ne plus faire de bruit, ne pas indisposer les juges du pôle financier qui enquêtent sur une possible prise illégale d’intérêts liée au contrat signé en 2007 avec le laboratoire pharmaceutique.
L’avocat a toujours pensé qu’il fallait protéger ce « cher Aquilino », d’abord de lui-même :

Ce garçon brillant et attachant passe parfois de l’autre côté du cheval »,

note-t-il.
Le silence fut évidemment un supplice pour le conseiller en communication, dont le métier, porte-parole officieux du prince, consistait précisément à dialoguer avec les journalistes.
Il a tenu cinq mois, espérant être rapidement entendu par la justice, jusqu’à ce que l’attente devienne insupportable.

Je ne peux pas rester immobile toute ma vie.
Je dois m’expliquer pour ma femme, mes enfants, mes amis, tous ceux qui n’ont pas compris mon silence… Le dossier est vide, je n’ai rien à me reprocher. »

Morelle voulait trouver le bon timing, c’est ce qu’il confiait à « l’Obs » au cours de nombreux entretiens.
Il n’avait pas prévu que « Valérie Trierweiler » et son brûlot viendraient brouiller sa rentrée.
En hollandie, ces temps-ci, mieux vaut dégainer vite.

Lui aussi va écrire un livre « et ça peut saigner », murmure-t-il, tout en assurant ne pas vouloir causer de tort à ses camarades socialistes.

[…]

Il envisage, dans ses Mémoires, de revenir sur tout, la vie au Palais, François, Valérie, Manuel et les autres…
Sur le sort si injuste réservé à sa femme, « Laurence Engel », l’ancienne directrice de cabinet d’Aurélie Filippetti emportée elle aussi dans la tempête.

« Je ne peux pas faire autrement… »,

avait prétexté l’ancienne ministre.

Il défendra aussi ses convictions, celles qu’il partage avec le dernier répudié, Montebourg, pour une vraie gauche, proche du peuple, colbertiste, libérée du carcan de Bruxelles.

« Tous ceux qui avaient l’audace de penser différemment, de dire que la marche forcée vers la réduction des déficits ne ferait qu’accentuer la crise ont été excommuniés,

observe-t-il.

« Hollande a fait le choix de la non-discussion. »

« Morelle », lui, a pris le soin de le prévenir de son projet littéraire.
« Il tremble, François  »,
prétend-il, comme si le roi n’était pas mithridatisé.

« Aquilino Morelle », lui, ne passe sur aucune blessure […]

« Jamais nous n’avions été aussi proches qu’en cet hiver 2014″,

se rappelle le conseiller.
Un lien particulier s’est noué entre les deux hommes, après le fiasco « Leonarda » et plus encore durant l’affaire Trierweiler.
« Aquilino », informé par ses amis journalistes, n’ignorait rien des incartades présidentielles.
Jamais il n’en parlait.
Une ou deux fois, il avait simplement dit :

« François, je suis désolé, mais il faut que je te parle d’un truc un peu spécial… »

« François » toujours esquivait.
Et c’est « Morelle » qui a posé l’exemplaire de « Closer » sur le bureau du chef de l’Etat.
Visage livide, rage, désespoir, crise politique et conjugale.

« J’ai vu François nu, plus bas que terre, je l’ai ramassé à la petite cuillère.
Peu à peu, il s’est relevé.
Alors il n’a plus supporté mon regard. »

Quand il pousse la porte du bureau de Hollande au lendemain des révélations de « Mediapart », le communicant sait que ses jours sont comptés.

Il tente encore d’expliquer qu’il est victime d’une offensive des jaloux du Palais, probablement nourrie par « Servier ».
La firme pharmaceutique, qui n’a jamais digéré son rapport au vitriol sur le « Mediator », ni son témoignage à charge lors du procès des victimes à Nanterre, aurait enfin trouvé le moyen de le ­discréditer.
Il plaide que cela ne tient pas sur le plan pénal, que ce contrat avec un laboratoire – unique et vieux de sept ans – ne prouve rien.

« Où est le crime ?
Demander à un chauffeur d’aller chercher son fils quand on ne peut pas y aller soi-même ?
Faire venir un cireur à Marigny ? »

Hollande, bientôt rejoint par « Jean-Pierre Jouyet », ne veut rien entendre :

« Ils ne vont pas te lâcher.
Ils seront comme un chien après un os.
On ne va pas y arriver »,

répète-t-il avant de soupirer :

« Quelle bêtise.
Pourquoi diable, as-tu fait venir ce cireur, pourquoi ne pas avoir demandé cela à ta femme de ménage ? »

« Morelle » explose :

« Et toi tu n’as jamais fait de connerie, peut-être ?
Allez te faire gauler rue du Cirque, avec ton casque, comme un débutant… »

Des noms d’oiseaux fusent.

« Je n’ai pas employé le mot “salaud”, contrairement à ce qui a été écrit, jure l’ancien conseiller.
Mais ce n’était pas loin. »

[…]
Il y a presque du dépit amoureux chez cet homme qui dit encore :

« François se comporte avec moi comme avec Valérie, incapable d’assumer une rupture qui était aussi d’ordre affectif. »

Il y a aussi de la haine car il en est certain désormais :
Hollande a bien donné sa bénédiction à « Mediapart ».
« Monsieur Aquilino Morelle rêve », rétorque« Edwy Plenel ».
Pas tant que ça, selon un proche du président, qui souhaite rester anonyme :

« Hollande savait, évidemment, que l’article était dans les tuyaux.
Il a laissé faire, il cherchait depuis longtemps un moyen d’exfiltrer « Aquilino » qu’il trouvait ingérable et qui formait avec Montebourg un duo incontrôlable. »

Une dernière fois, un week-end, le conseiller revient à l’Elysée vider son beau bureau, trier un à un les documents destinés aux Archives nationales.
Il aurait pu tout détruire, comme Claude Guéant.
Mais enfin, il se sent mieux noyé dans la paperasse que face à ces regards qui le dévisagent après l’avoir vu passer en boucle à la télé, comme un criminel.

C’est une déferlante.
Une enquête préliminaire est ouverte par le nouveau parquet financier.
Selon la presse, « l’Igas » veut le sanctionner (ce qu’elle n’a pas fait à ce jour) et son titre de médecin pourrait lui être retiré.
En réalité, la présidente du Conseil de l’Ordre a reçu « Morelle », et a décidé de ne pas déclencher de poursuites.

Il s’accroche à tous les signes d’amitié, ceux du président de Paris-I, de l’ancien président du Comité consultatif national d’Ethique « Didier Sicard », qui a même adressé au « Monde », dès la révélation de « l’affaire », une tribune dénonçant un « lynchage insupportable ».
Le répudié jure qu’il se sent mieux.

« Je revis d’une certaine manière.
Vendre des billets de 5 euros pour des billets de 500 commençait à m’abaisser intellectuellement. Aujourd’hui, je suis serein. »

[…]
Hollande, qui l’a reçu à l’« Elysée » avant l’été, l’a trouvé très en forme.
Il lui a dit qu’il était triste de toute cette affaire et désolé, pour lui, pour son épouse, qu’il les aiderait à « se recaser ».
Quelques coups de fil ont été passés, sans succès.
« Laurence Engel » a réintégré le Conseil d’Etat, « Aquilino Morelle », lui, a repris le chemin de « l’Igas » et s’attelle à une mission sur la restructuration hospitalière, en attendant des jours meilleurs.
La politique :

« Ce n’est pas fini, loin de là. »

Le dialogue est un peu distendu avec « Manuel », mais pas avec « Arnaud ».
Ensemble, certainement, ils batailleront encore.
L’insouciant remet ses mocassins et s’éloigne, la tête haute :

« Le taureau, ce n’est pas parce que tu lui plantes deux banderilles de chaque côté que tu l’as tué. »

Sophie Des Deserts

http://tempsreel.nouvelobs.com/  du 23/09/2014

Lire l’intégralité de l’enquête « Aquilino la menace » dans « le Nouvel Observateur », en kiosque jeudi 25 septembre.

A propos de pelosse

Française née de parents Français, sur le sol Français, d'identité Française ! e-mail obsolète. consulter le blog.

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